La nuit au coeur -Nathacha Appanah
(Gallimard 2025)
Une construction narrative maîtrisée
Mai 1998 : Nathacha Appanah réussit à échapper à HC, de trente ans son aîné, avec qui elle vivait depuis six ans : elle craignait pour sa vie.
Décembre 2000 : Emma, une cousine de Nathacha Appanah, meurt écrasée par son mari RD, alors qu’elle tentait de le fuir.
4 mai 2021 : Chahinez Daoud est brûlée vive par son mari MB dont elle était séparée, alors qu’elle avait en vain cherché de l’aide auprès de la police.
Trois femmes désignées par un prénom qui leur donne une pleine identité. Trois hommes désignés, eux, par leurs seules initiales comme s’il n’était pas supportable de les nommer.
Une seule de ces trois femmes en butte à des hommes jaloux et violents a donc survécu et c’est elle qui, par l’écriture, porte témoignage. Des liens étroits existent entre elles, du fait de la situation dans laquelle elles se trouvent. Situation qui peut être évaluée à l’aide d’un outil directement évoqué dans le roman : le « violentomètre » qui propose des graduations allant de la relation saine au sein d’un couple jusqu’à la relation dangereuse à travers des éléments observables. Dans les trois cas on se trouve clairement du côté du danger. Reste à savoir comment il est possible d’échapper à ce danger. Et c’est sur quoi s’interroge le texte, dès lors que celle qui est le plus en danger, en l’occurrence Chahinez (elle rassemble la totalité des éléments observables du « violentomètre »), en dépit de ses tentatives successives, n’a pas reçu l’aide extérieure (police, justice…) dont elle avait besoin.
Les trois figures féminines sont étroitement liées. Lien familial entre Nathacha et Emma (elles sont cousines et originaires de l’île Maurice). Proximité géographique et affective entre Nathacha et Chahinez, puisque Nathacha résidait à Bordeaux lorsque Chahinez a été assassinée tout près, à Mérignac et que, dans les années qui ont suivi le drame, l’écrivaine a tissé une relation forte avec la famille de la victime, qu’elle s’est aussi à plusieurs reprises rendue sur les lieux du drame.
Trois configurations également : dimension autobiographique dans un cas, difficulté, pour bien des raisons, à cerner les détails dans le deuxième (Emma), connaissance intime au terme de tout un travail d’enquête dans le troisième (Chahinez, celle qui, au départ, est, au plan personnel, la plus éloignée). Chahinez devient en fait comme une sœur, tant son destin fait écho à celui de l’autrice. Un double tragique, ce qui aurait pu être son sort, si…
Certes il y a un ordre d’apparition : Nathacha, d’abord, puis Chahinez et enfin Emma, mais cet ordre n’interdit nullement les rapprochements qui sont, au contraire, constants, les chevauchements. Ainsi, dès le départ, dans ce qui constitue une sorte de prologue, les trois bourreaux sont réunis dans une « pièce imaginaire », pure création romanesque qui vient traduire le pouvoir de la littérature et permet de prononcer une condamnation sans appel :
« Ici, dans cet endroit qui ressemble à un envers où toutes les saletés sont à nu, ils seront, cet ouvrier, cet employé et ce poète, bouches fermées, à la merci de cette histoire. » Aucune rigidité dans la narration, mais, au contraire, une totale liberté, une extrême fluidité, une porosité constante entre les trois histoires.
Si les trois figures féminines sont indissociables, il n’empêche que l’une des trois, ne serait-ce que parce qu’elle est placée au centre, a sur le lecteur un impact prééminent. Il s’agit bien sûr de Chahinez Daoud, celle dont le sort atteint le comble de l’horreur, quelque chose qui est de l’ordre de l’indicible.
Et c’est bien, au demeurant, le drame vécu par Chahinez qui constitue le déclencheur du projet d’écriture. Les années qui suivent ce 4 mai 2021 étant celles de la lente maturation du texte. Un drame qui fait resurgir les fantômes d’Emma et de Nathacha elle-même entre la fin de son adolescence et son entrée dans l’âge adulte (une trentaine d’années après la rencontre toxique avec HD).
Faire œuvre littéraire ?
Le texte de Nathacha Appanah pose forcément la question du sens de la démarche d’écriture. Question que vient résumer cette phrase en créole : Ki litteratir to pe fabrike enkor (quelle littérature fabriques-tu encore ?). La littérature est-elle mensonge ou, au contraire, comme veut le croire l’écrivaine « la seule issue », « le seul chemin éclairé qui s’offrait à [elle] » ? L’embarras qu’elle ressent lorsqu’elle sollicite l’avocat est, à cet égard, significatif. Qu’est-ce qui l’autorise, en particulier, à s’emparer de l’histoire de Chahinez pour en faire une matière littéraire ?
L’interrogation est récurrente et elle vient régulièrement scander le texte, comme c’est le cas aux page 169 et 170, lorsqu’il est directement question des événements du 4 mai 2021 : « Je voudrais écrire ce qui va suivre… ». Et le chapitre se clôt sur cette phrase qui débute par un modalisateur essentiel : « Peut-être que je voudrais écrire en ayant l’assurance que l’écriture, les livres, ce travail, cette obsession, que tout ça, ça sert à quelque chose. » Le récit est ainsi comme mis à distance dans une approche réflexive qui lui donne toute sa portée. Il faudrait aussi évoquer ce chapitre, tout à la fin, qui met en scène le processus même d’écriture (« Au mitan de l’été 2024 alors que l’écriture de ce livre est au milieu du gué… ») et en souligne la difficulté (« À mon retour, je reprends l’écriture avec discipline et intention… »). Jusqu’à cette conclusion qui dit à la fois les limites et le sens du projet :
« Tout ne sera donc pas dit, pas écrit, parce que d’une troublante manière, par un étrange sort, le silence face à la chose est ce qui me maintient droite. Ce silence sera mon secret, ma colère, mon objet de chantage, mon jardin de minuit, mon retour au pouvoir, enfin. » Et c’est donc par l’écriture (on pense à la scène imaginaire qui ouvre le roman et réunit les trois bourreaux dans une même pièce dont il n’est pas possible de sortir) que celle qui a été victime peut reprendre le pouvoir.
Finalement il y a comme une forme de nécessité intérieure, intime dans ce passage à l’écriture. Et c’est sans doute l’image de la spirale qui traduit le mieux cette idée :
« J’ai souvent imaginé ce travail comme une spirale. Au centre de cette spirale, il y a Emma et Chahinez et un bout de moi-même. (…) La spirale tourne en permanence et je suis loin du centre ? Il me faut l’atteindre sans me presser, sans brûler les étapes. ». Le texte ne cesse de tourner autour de cette nécessité (la spirale). Jusqu’à cette affirmation : « j’écris comme on comble un trou, j’écris comme on crée un lien ».
Le roman est là pour lutter contre l’oubli, pour garder en vie des êtres que la brutalité de leur conjoint a détruits et, précisément, voulu réduire au silence, anéantir. Il s’agit de donner une voix à celles qui n’en ont plus. De relayer aussi ce cri terrible que fait entendre la mère de Chahinez dans le chapitre intitulé Les mères. « Il y a le cri des mères qui voudraient remonter le temps. ». Cri qui est aussi celui de la mère d’Emma qui « un matin de décembre de l’année 2000 … se réveille brusquement avant l’aube ». La mère de Nathacha enfin : « Comment a-t-elle pu m’entendre l’appeler ? ».
La puissance incantatoire du texte
Nathacha Appanah est d’abord écrivaine, consciente de la force des mots. Et c’est parce qu’elle est habitée par ce goût de l’imaginaire, de la poésie, qu’elle peut se lancer dans l’entreprise douloureuse mais essentielle que constitue ce roman :
« Grâce à l’écriture, je pouvais aller partout, vivre d’autres vies que la mienne. »
Elle convoque aussi des figures tutélaires : Lewis Carroll et Alice au pays des merveilles, Borges et L’autre tigre. D’autres encore : on pense, par exemple à Baudelaire.
Les images sont omniprésentes. Ce n’est pas pour rien que l’œuvre s’ouvre sur cette « pièce imaginaire » évoquée plus haut. On ne saurait citer toutes ces images : il y a, bien sûr, celle de la nuit avec toute la symbolique qui s’y attache : le titre La Nuit au cœur déjà. Et puis celle du trou qui revient de façon quasi obsessionnelle. D’abord pour caractériser l’emprise exercée par HD : « L’année de mes dix-sept ans, je suis tombé dans un trou. ». Et un peu plus loin :
« Là-bas : ce trou qui est devenu à la fois un puits auquel je viens m’abreuver et un abîme dans lequel je ne veux pas tomber. »
La dimension imagée se révèle de façon particulièrement forte à travers l’évocation du requin qui occupe un chapitre entier (Habitudes comportementales) et dont on comprend, à la fin, qu’il est une représentation de ces hommes qui exercent une emprise sur leurs compagnes qui en sont les victimes : « Ce « il » n’est … ni un maçon, ni un poète, ni un chauffeur. Ce « il » n’est pas un homme. Ce « il » désigne un requin… ».
Toutes les images – et elles sont nombreuses – sont associées à la peur, à l’angoisse. Constamment apparaît la volonté de fuir. Une fuite éperdue et souvent vaine : on pense, en particulier aux situations dans lesquelles la victime est poursuivie par la voiture de son compagnon :
« Ce que je vois et que j’entends : une femme qui court, des coups de feu, l’essence sur le corps à terre, la fumée se lever.
C’est Emma qui court, j’entends la voiture accélérer et je vois le pare-chocs heurter son corps qui roule dans le fossé. C’est moi qui cours … et j’entends la voiture arriver… et cette peur glacée qui vient. »
Chahinez, Emma, Nathacha réunies dans une même vision qui prend une dimension quasi hallucinatoire.
On soulignera aussi tout ce qui a trait au rythme. Des effets d’insistance saisissants reviennent régulièrement, soulignés par des anaphores. Ainsi en est-il pour « La première fois », puis « La deuxième fois », puis « Les fois d’après » et enfin « À chaque fois » dans un chapitre au titre tristement révélateur « À chaque fois la mort ». Il y a également la litanie des « Je voudrais écrire ». Plus loin, lorsqu’il s’agit de rendre compte de l’horreur de la mort de Chahinez, on retrouve un procédé voisin avec un jeu de variations : « La première fois, sa mort… », « Sa mort, la deuxième fois… », « Sa mort, la troisième fois… », « Sa mort, la quatrième fois… », « Toutes ces fois où… ». Plus loin encore des expressions font écho, lorsqu’il est question de la maison de Chahinez où se rend Nathacha : « La première fois sa maison, c’était à la manière du printemps… », « La deuxième fois sa maison, c’est une fleur qui flétrit… », « La troisième fois sa maison, c’est une zone interdite… », « La quatrième fois sa maison, c’est une coquille vide… ». Une même structure de phrase et des clausules différentes.
On rencontre, à propos d’Emma, des formulations voisines : « Dans cette version, Emma meurt trois fois… », « La première fois… », « La deuxième fois… », « Emma meurt une troisième fois… ». Manière de faire de ces trois destins la répétition d’une même mécanique mortifère. De dire aussi que ces féminicides ne cessent de se reproduire au fil du temps et cela apparaît insupportable, tant il semble impossible d’enrayer une logique inexorable. On ne peut qu’attendre une « prochaine fois ». Terrible constat dont on a l’écho lorsque Nathacha Appanah parle de ses visites sur le site feminicides.fr : « Elles sont des centaines et elles nous regardent. ». C’est aussi pour ces « centaines » que l’on a oubliées qu’elle écrit.
Lorsqu’ils ont annoncé que le prix Goncourt des lycéens était décerné à La Nuit au cœur, les lycéens du jury national ont souligné à quel point ils avaient été bouleversés par ce texte et ils ont parlé, à propos de Nathacha Appanah de « sa plume alliant complexité, justesse et poésie ». Trois termes rendant pleinement justice au travail d’écriture qui sous-tend une œuvre traitant des violences faites aux femmes. Un sujet qui régulièrement secoue l’opinion, mais dont on a le sentiment qu’on ne parvient jamais à y mettre un terme.
Un roman engagé donc qui ne cherche pas à édulcorer la réalité, à euphémiser (les bourreaux sont bien des monstres qui n’appellent aucune forme d’indulgence ou de compréhension). Mais qui, pour autant, ne cède pas au pathos. Il met au service d’une cause essentielle les ressources d’une écriture faite de « justesse et de poésie ». Une poésie sombre comme la nuit qui est au cœur du récit : La Nuit au cœur.
Commentaire écrit par Joël Lesueur